L'origine du mot : The Blob (1958)
Le terme "blob" pour désigner un organisme visqueux et informe vient directement du cinéma. En 1958, le film américain The Blob met en scène une créature gélatineuse et extraterrestre qui dévore tout sur son passage, grossit sans limite et terrorise une petite ville de Pennsylvanie. Le film est interprété par un jeune Steve McQueen dans l'un de ses premiers rôles.
Ce film de série B a connu un succès inattendu et a ancré dans la culture populaire l'image d'un être informe, visqueux et potentiellement menaçant. Un remake est sorti en 1988, plus gore et moins culte.
Quand les biologistes et les journalistes scientifiques ont cherché un terme accrocheur pour parler de Physarum polycephalum auprès du grand public, le mot "blob" s'est imposé naturellement : cet organisme est jaune, visqueux, s'étale, absorbe et avance sans forme fixe. Le surnom a collé.
Le blob dans les jeux vidéo
Le blob est une figure récurrente de la culture geek et vidéoludique. Des créatures inspirées du blob ou directement nommées "blob" apparaissent dans de nombreux jeux :
- Dungeon & Dragons : le "Gelatinous Cube", créature gélatineuse transparente qui remplit les couloirs des donjons et digère tout ce qu'elle touche, est directement inspirée du concept blob.
- Pokémon : Muk et Tadmorv (Grimer et Muk en anglais) sont des Pokémon visqueux et informes clairement inspirés du blob. Leur nature chimique et leur déplacement rappellent l'esthétique blob.
- Zelda : les Like Like, créatures cylindriques qui absorbent Link, partagent une esthétique blob.
- Blob (jeu de 2009, Wii) : de Blob est un jeu de plateforme dont le héros est littéralement un blob coloré qui peint la ville en roulant dessus.
Audrey Dussutour et la médiatisation française
En France, le blob est indissociable d'Audrey Dussutour, chercheuse CNRS à l'Institut de Recherche sur les Systèmes Complexes (IRIT) de Toulouse. Ses travaux sur la mémoire du blob (publiés en 2016 dans Proceedings of the Royal Society B) ont fait le tour des médias francophones.
Elle a ensuite écrit plusieurs livres de vulgarisation sur le blob, participé à de nombreuses émissions de radio et de télévision, et contribué à populariser l'image d'un blob fascinant plutôt qu'effrayant. Sa communication directe et accessible, combinée à la photogénicité du blob jaune vif, en a fait le visage de la vulgarisation scientifique française sur cet organisme.
L'expérience citoyenne Derrière le blob, la recherche
En octobre 2021, le CNRS a lancé Derrière le blob, la recherche, une expérience de science participative pilotée par Audrey Dussutour. Au printemps 2022, environ 15 000 volontaires de tous âges ont élevé un blob chez eux et suivi chaque jour, pendant au moins cinq jours, l'un des protocoles proposés par les chercheurs.
L'objectif était d'observer comment le blob réagit à des conditions variées, notamment de température, sur un nombre d'individus qu'aucun laboratoire ne peut suivre seul. C'est l'une des plus grandes expériences de science participative menées en France sur un seul organisme.
Le blob sur Internet
Le blob bénéficie d'une présence notable sur les plateformes vidéo et les réseaux sociaux. Des time-lapses de blob explorant des labyrinthes ou se développant sur des flocons d'avoine accumulent régulièrement des millions de vues. Les visuels sont spectaculaires : le jaune vif, le réseau pulsé, la croissance visible en accéléré.
Des chaînes de vulgarisation scientifique française et internationale (SciShow, Vsauce, e-penser, Nota Bene) ont consacré des épisodes au blob, contribuant à le faire connaître auprès de publics très larges.
Le blob comme mascotte scientifique
Au-delà de la culture populaire, le blob est devenu une sorte de mascotte de la biologie moderne : l'emblème de l'idée que la nature nous surprend encore, que des formes de vie que nous n'aurions pas imaginées existent, et que l'intelligence peut prendre des formes radicalement différentes de la nôtre.
Des musées scientifiques en France et à l'étranger ont intégré des expositions sur le blob dans leurs collections permanentes ou temporaires. La Cité des Sciences et de l'Industrie à Paris a notamment présenté des installations interactives autour du blob, accessibles aux enfants comme aux adultes.
De l'organisme au personnage : les trois vagues
La notoriété du blob ne s'est pas construite d'un coup. Elle s'est faite en trois vagues distinctes, portées par des publics différents.
La vague fictionnelle (1958 à 2000). Le mot circule sans l'organisme. The Blob installe l'image d'une masse gélatineuse envahissante, reprise ensuite par des dizaines de films, de jeux et de bandes dessinées. Personne ne fait le lien avec Physarum polycephalum, qui reste un sujet de laboratoire confidentiel.
La vague scientifique (2000 à 2015). L'expérience du labyrinthe fait le tour de la presse internationale. Le sujet reste cantonné aux pages sciences, mais le vocabulaire bascule : on parle d'un organisme qui « résout » des problèmes.
La vague grand public (2015 à aujourd'hui). En France, la vulgarisation d'Audrey Dussutour, puis l'exposition d'un spécimen au zoo de Paris en 2019 et l'expérience spatiale de 2021, font entrer le mot « blob » dans le langage courant. C'est à ce moment que la fiction et l'organisme réel fusionnent dans l'esprit du public, avec les malentendus que cela produit.
Trois traits inventés par la fiction
Trois traits du blob de fiction n'ont aucun équivalent réel, et se retrouvent pourtant dans les représentations courantes.
- La voracité prédatrice. Le blob de cinéma dévore des êtres vivants. Le vrai se nourrit de bactéries et de spores sur de la matière en décomposition, et il est incapable d'attaquer un tissu vivant.
- La croissance explosive. À l'écran, il double de volume en quelques minutes. En réalité, sa progression est de l'ordre du centimètre par heure, ce qui rend son observation directe presque ennuyeuse sans time-lapse.
- L'intentionnalité. Le blob de fiction poursuit une proie. Le blob réel suit un gradient chimique, ce qui produit un mouvement orienté sans aucune poursuite.
Cette distorsion a un effet secondaire utile : elle rend l'organisme mémorable, et l'écart entre l'image et la réalité constitue un excellent point d'entrée pédagogique, exploité dans le blob en classe.
Un cas d'école de circulation d'une information scientifique
Le parcours du blob dans les médias est étudiable en tant que tel, indépendamment de la biologie. Il illustre un mécanisme récurrent en trois temps.
Un résultat précis est publié. L'article de Nakagaki décrit un organisme qui, préalablement réparti dans un labyrinthe, rétracte les branches non alimentées jusqu'à ne conserver que le trajet le plus court.
La reprise le résume. « Le blob résout un labyrinthe. » La formulation est défendable mais elle a perdu le mécanisme, qui était l'essentiel : on est passé d'un élagage à une résolution.
La reprise de la reprise l'interprète. « Le blob est intelligent. » À ce stade, l'information d'origine a disparu et ce qui circule est une conclusion qu'aucune publication n'a formulée.
Aucune étape n'est mensongère prise isolément, et pourtant le point d'arrivée est faux. C'est ce qui rend le sujet utile en classe pour travailler la critique des sources, comme évoqué dans le blob en classe, et ce qui explique la persistance des affirmations listées dans les idées reçues.
Questions fréquentes
Le blob du film de 1958 est-il le même que l'organisme réel ?
Non, aucun rapport. Le film met en scène une créature extraterrestre imaginaire. Le surnom a été appliqué bien plus tard à Physarum polycephalum pour sa ressemblance visuelle, essentiellement sa couleur et sa consistance.
Qui a popularisé le mot blob en France ?
La chercheuse Audrey Dussutour, du CNRS, à partir des années 2010. Ses travaux et son travail de vulgarisation ont fait entrer le terme dans l'usage courant francophone.
Peut-on voir un blob dans un musée ou un zoo ?
Oui. Le Parc zoologique de Paris en a présenté un à partir de 2019, et plusieurs muséums et centres de culture scientifique en exposent régulièrement dans leurs animations.
Sources
- Nakagaki T., Yamada H., Tóth Á., Maze-solving by an amoeboid organism, Nature 407, 470 (2000).
- Boisseau R. P., Vogel D., Dussutour A., Habituation in non-neural organisms, Proceedings of the Royal Society B 283 (2016).
- CNES, dossier Élève ton blob, mission Alpha (2021).
- Fiche Physarum polycephalum, Wikipédia en français.