La phagocytose : avaler sans bouche
Le mécanisme de base de l'alimentation du blob s'appelle la phagocytose. Ce mot vient du grec phagein (manger) et kytos (cellule). C'est littéralement "manger par la cellule".
Concrètement, voici ce qui se passe quand le blob rencontre une bactérie ou un flocon d'avoine :
- La membrane externe du blob (le plasmalemme) détecte la présence d'une particule nutritive via des récepteurs chimiques.
- La membrane se déforme et s'enroule autour de la particule, comme une main qui ferme les doigts sur un objet.
- La particule se retrouve enfermée dans une petite poche interne, appelée phagosome, qui se détache de la membrane.
- Des enzymes digestives (contenues dans des organites appelés lysosomes) fusionnent avec le phagosome et dégradent la particule.
- Les nutriments libérés diffusent dans le cytoplasme et circulent dans tout le réseau veineux du blob grâce aux oscillations rythmiques du cytoplasme.
- Les déchets non digestibles sont expulsés hors de la cellule.
Source
Ce mécanisme a été décrit en détail dans les travaux de Wohlfarth-Bottermann (1979) sur la physiologie de Physarum polycephalum, publiés dans Journal of Experimental Biology. La phagocytose est également le mode d'alimentation des globules blancs humains, ce qui illustre bien la position du blob à la frontière entre les règnes.
Ce que mange le blob dans la nature
Dans son habitat naturel (forêts humides, bois mort, litière de feuilles), le blob se nourrit principalement de :
| Source de nourriture | Proportion dans le régime naturel | Pourquoi il les consomme |
|---|---|---|
| Bactéries du sol | Majoritaire | Très denses dans les sols humides, riches en protéines et en azote |
| Spores de champignons | Fréquent | Source de glucides complexes et de stérols essentiels |
| Levures sauvages | Fréquent | Riches en vitamines du groupe B |
| Microalgues | Occasionnel | Source de chlorophylle et de lipides |
| Matière organique en décomposition | Complémentaire | Source d'énergie de base quand les proies manquent |
Le blob ne consomme pas directement la matière végétale ou le bois. Ce qu'il cherche dans le bois mort, c'est la faune microbienne qui y prospère : bactéries, levures et champignons microscopiques qui colonisent ce milieu riche en cellulose.
En captivité : les flocons d'avoine, pourquoi ça marche ?
En laboratoire et chez les particuliers qui élèvent un blob, les flocons d'avoine non cuits sont devenus la nourriture standard. Ce n'est pas un choix arbitraire : c'est le résultat de décennies d'expérimentation.
Les flocons d'avoine offrent au blob :
- De l'amidon (glucides lents) : source d'énergie principale
- Des protéines végétales (environ 13% du poids sec) : pour la construction cellulaire
- Du bêta-glucane (fibre soluble) : dont le blob tire des oligosaccharides
- Des minéraux : phosphore, magnésium, fer, en quantités suffisantes pour une croissance soutenue
En pratique, le blob ne phagocyte pas directement le flocon d'avoine comme il le ferait d'une bactérie. Il sécrète des enzymes extracellulaires qui dégradent l'amidon en sucres simples directement sur la surface du flocon, puis absorbe ces sucres. C'est une forme de "pré-digestion externe" qui complète la phagocytose classique.
Astuce pratique
Préférez les flocons d'avoine "petits" (flocons fins, pas les gros flocons). Leur surface de contact est plus grande, et le blob les colonise plus rapidement. Les flocons bio (sans fongicide) sont théoriquement préférables, mais les différences observées en pratique sont minimes.
Le blob sait-il choisir ce qu'il mange ?
C'est là que les choses deviennent vraiment fascinantes. Plusieurs expériences ont montré que le blob n'explore pas son environnement alimentaire au hasard : il effectue des choix actifs, et ces choix sont cohérents avec ses besoins nutritionnels.
L'expérience de Dussutour et Simpson (2012)
La chercheuse australo-française Audrey Dussutour et le biologiste Stephen Simpson (Université de Sydney) ont proposé à des blobs un buffet de nourriture avec différents ratios protéines/glucides. Résultat : les blobs ont systématiquement choisi les sources qui leur permettaient d'atteindre un ratio optimal de 1 partie de protéines pour 4 parties de glucides. Quand les chercheurs manipulaient l'environnement pour rendre ce ratio difficile à atteindre, les blobs combinaient plusieurs sources pour s'en approcher au mieux.
Ce comportement, appelé "alimentation complémentaire" (complementary feeding), était jusqu'alors connu uniquement chez des animaux dotés d'un système nerveux capable d'intégrer des informations nutritionnelles complexes.
Source
Dussutour A., Simpson S.J. (2012). Travaux publiés entre 2010 et 2016, dont une étude sur les choix nutritionnels du blob face à des substrats à ratios protéines/glucides variables. Les résultats montrent une régulation nutritionnelle active sans système nerveux.
La mémoire des mauvaises expériences
Le blob est également capable de mémoriser les sources de nourriture "décevantes". Dans des expériences où une source de nourriture attractive (flocon d'avoine) était associée à une substance répulsive (sel ou caféine), le blob apprenait à éviter cette source même après que la substance répulsive avait été retirée. Cette forme de conditionnement, sans neurones, soulève des questions profondes sur ce qu'est la "mémoire" au niveau cellulaire.
Ce que le blob évite
- Le sel (NaCl) : provoque une déshydratation osmotique des cellules. Le blob s'en écarte rapidement. C'est l'un des répulsifs les plus fiables pour créer des "barrières" dans les expériences de labyrinthe.
- La caféine : à faible dose, répulsive mais non mortelle. Le blob peut s'y habituer avec le temps (c'est la base de l'expérience sur l'habituation de Dussutour).
- Les agrumes : la limonène et d'autres terpènes contenus dans les écorces d'agrumes sont fortement répulsifs pour le blob.
- Les huiles essentielles : en particulier les phénols (thym, origan) et les terpènes (pin, eucalyptus).
- L'alcool : dénature les protéines membranaires et est rapidement fatal à forte dose.
La distribution des nutriments dans le réseau
Une fois les nutriments absorbés, comment se distribuent-ils dans une structure qui peut mesurer plusieurs mètres carrés ? Le cytoplasme du blob oscille en permanence, alternant entre phases de flux vers l'avant (phase sol) et phases de reflux (phase gel), selon un rythme d'environ 100 secondes par cycle. Ces oscillations créent un flux net de cytoplasme orienté vers les zones de croissance active. Les nutriments "surfent" littéralement sur ces vagues internes.
Ce système est d'une efficacité remarquable : les nutriments absorbés à un bout du réseau peuvent atteindre l'autre bout en quelques minutes, même sur de très grandes distances. Pas besoin de système circulatoire séparé : le blob EST son propre système circulatoire.
Application en robotique
Ce mode de transport par flux oscillatoires inspire des chercheurs en microrobotique qui cherchent à créer des "robots mous" capables de distribuer des substances (médicaments, nutriments) sans pompe mécanique. Des équipes au Japon et aux États-Unis travaillent sur des microstructures imitant la dynamique du cytoplasme du blob.