L'histoire du blob, c'est celle d'un organisme que les scientifiques ont d'abord raté, puis mal classé, puis redécouvert avec stupéfaction à chaque décennie. Un parcours qui dit autant sur la nature du blob que sur la façon dont la science fonctionne : parfois à tâtons, rarement en ligne droite.

Physarum polycephalum photographié en gros plan
Physarum polycephalum photographié en gros plan.

Grandes dates

1859 • 1973 • 2000 • 2016 • 2021 : cinq moments clés qui ont transformé notre regard sur le blob.

19e siècle : un champignon pas comme les autres

Les myxomycètes sont connus des naturalistes depuis le 17e siècle, mais c'est au 19e siècle que la science commence à s'y intéresser sérieusement. À l'époque, on les classe sans hésiter dans le règne des champignons. Ils poussent dans les mêmes endroits humides, se nourrissent de matière organique, et leur sporulation ressemble à celle des champignons primitifs.

Le problème, c'est que les myxomycètes se déplacent. Un champignon, ça ne bouge pas. Les naturalistes de l'époque ne savent pas quoi en faire. Certains les classent dans le règne animal (puisqu'ils se déplacent), d'autres dans le règne végétal, d'autres encore les laissent dans les champignons par défaut. Cette confusion taxonomique va durer plus d'un siècle.

1973 : une reclassification qui change tout

C'est dans les années 1970 que les outils de biologie moléculaire permettent enfin d'analyser l'ADN des myxomycètes. Le verdict est sans appel : ces organismes ne sont ni des champignons, ni des animaux, ni des plantes. Ils appartiennent à un groupe à part entière, les protistes, et leur plus proche parent parmi les organismes connus est en réalité... l'amibe.

Cette reclassification est une révolution silencieuse. Elle force à repenser des dizaines d'années de classifications dans les manuels scolaires, et ouvre la voie à une étude beaucoup plus approfondie de ces organismes fascinants.

Années 1990 : les premières expériences comportementales

À partir des années 1990, quelques chercheurs commencent à s'intéresser non plus à la classification du blob, mais à son comportement. Que se passe-t-il quand on lui présente plusieurs sources de nourriture ? Comment choisit-il ? Peut-il "apprendre" des informations sur son environnement ?

Les premières expériences sont déjà surprenantes. Le blob ne se contente pas de foncer vers la première source de nourriture qu'il détecte. Il explore, hésite, et finit par construire un réseau qui connecte les différentes sources de façon efficace. Un comportement qui, chez n'importe quel animal, demanderait un cerveau.

2000 : le labyrinthe de Tokyo et le tournant mondial

Le 4 janvier 2000, la revue scientifique Nature publie un article signé par le chercheur japonais Toshiyuki Nakagaki et son équipe. Titre : "Maze-solving by an amoeboid organism". Ce qui y est décrit va faire le tour du monde scientifique.

L'équipe de Nakagaki a placé un blob dans un labyrinthe, avec de la nourriture aux deux extrémités. En quelques heures, le blob a trouvé le chemin le plus court entre les deux points de nourriture, en rétractant tous ses filaments qui menaient dans des impasses.

Ce n'était pas un hasard. L'expérience a été répétée, vérifiée, publiée dans l'une des revues scientifiques les plus prestigieuses du monde. Et elle a déclenché une vague de recherches internationale sur le blob.

Et ensuite ?

En 2010, la même équipe est allée encore plus loin : elle a reproduit la carte des environs de Tokyo dans un bac, placé de la nourriture aux emplacements des principales gares, et laissé le blob s'étendre. En quelques jours, le blob avait construit un réseau quasi identique au réseau ferroviaire de la région, considéré comme l'un des plus efficaces du monde. Lire le détail complet de cette expérience.

2016 : Audrey Dussutour et la mémoire sans cerveau

En France, la chercheuse Audrey Dussutour du CNRS de Toulouse devient la grande vulgarisatrice du blob. Ses travaux portent sur une question vertigineuse : est-ce que le blob peut apprendre ?

L'expérience qu'elle publie en 2016 dans la revue Proceedings of the Royal Society B est élégante dans sa simplicité. Elle expose des blobs à de la caféine ou du sel (deux substances répulsives mais inoffensives). Les blobs évitent d'abord ces obstacles. Mais au bout de plusieurs jours, ils s'y habituent et recommencent à passer dessus normalement. Ils ont "appris" que ces substances ne leur faisaient pas de mal.

Ce phénomène s'appelle l'habituation, et c'est l'une des formes les plus basiques de l'apprentissage. Le fait qu'un organisme unicellulaire sans aucun neurone soit capable d'habituation redéfinit les frontières de ce qu'on appelle "apprendre".

Plus fort encore : quand Dussutour fusionne un blob "éduqué" avec un blob "naïf", le blob naïf acquiert les connaissances du blob éduqué en quelques heures. La mémoire se transmet lors de la fusion.

2019 : l'Enquête sur le blob, une science participative inédite

Audrey Dussutour lance une expérience citoyenne à grande échelle : des milliers de Français reçoivent un kit pour élever un blob chez eux et participer à des expériences. L'objectif est de collecter des données sur le comportement du blob dans des conditions variées, à une échelle impossible à atteindre en laboratoire seul.

Cette démarche de science participative contribue à faire connaître le blob au grand public et ouvre de nouvelles pistes de recherche sur sa variabilité comportementale.

2021 : le blob dans l'espace

En 2021, dans le cadre de la mission Alpha de l'astronaute français Thomas Pesquet à bord de la Station spatiale internationale (ISS), quatre blobs sont envoyés dans l'espace. L'objectif : observer leur comportement en apesanteur.

Les résultats sont publiés en 2024 dans la revue npj Microgravity. Les blobs dans l'espace ont développé des réseaux veineux plus ramifiés et plus "exploratoires" qu'en gravité normale. En l'absence de signal gravitationnel, le blob semble explorer l'espace de façon plus aléatoire, ce qui confirme que la gravité joue un rôle dans son orientation, même si elle n'est pas indispensable à sa survie.

Un volet pédagogique

L'expérience ISS avait aussi une dimension éducative : des milliers de collégiens français ont effectué les mêmes expériences au sol en parallèle, pour comparer les résultats. En savoir plus sur l'expérience ISS.

Aujourd'hui : une star de la biologie fondamentale

En 2026, le blob est étudié dans des dizaines de laboratoires à travers le monde. Les domaines couverts vont de la biologie cellulaire à l'informatique, en passant par la robotique et la médecine. Quelques pistes de recherche actives :

  • Des algorithmes informatiques inspirés du comportement du blob pour optimiser des réseaux (internet, transport, énergie)
  • Des robots "mous" qui imitent son mode de déplacement
  • Des recherches sur la livraison ciblée de médicaments en utilisant des vésicules inspirées de sa structure
  • Des études fondamentales sur ce que "décider" et "mémoriser" signifient au niveau cellulaire

L'histoire du blob n'est clairement pas terminée.