Imaginez un être vivant capable d'apprendre, de se souvenir et de résoudre des problèmes complexes. Sans cerveau, sans système nerveux, sans même un seul neurone. C'est le blob. Et si ce nom évoque un film d'horreur des années 50, la réalité scientifique est infiniment plus surprenante que la fiction.
Le blob : ni animal, ni plante, ni champignon
Le blob appartient à une catégorie du vivant que la plupart d'entre nous n'avons jamais croisée à l'école : les myxomycètes. Pendant longtemps, les scientifiques l'ont classé parmi les champignons. Il y ressemble un peu, il pousse dans les mêmes endroits humides et sombres. Mais à bien y regarder, le blob n'a quasiment rien en commun avec un champignon. Ni avec un animal. Ni avec une plante.
On l'a longtemps rangé parmi les protistes, un tiroir commode pour les organismes eucaryotes (avec un noyau cellulaire) qui n'étaient ni animaux, ni plantes, ni champignons. La génétique le place aujourd'hui chez les amibozoaires, une grande branche du vivant plus proche des animaux et des champignons que des plantes. C'est sa façon d'exister qui le rend si à part.
En résumé
Le blob est un organisme eucaryote unicellulaire plurinucléé, classé parmi les myxomycètes. Son nom scientifique est Physarum polycephalum, ce qui signifie littéralement "corps visqueux à plusieurs têtes".
Une seule cellule, mais pas une seule tête
Ce qui est proprement stupéfiant avec le blob, c'est sa nature cellulaire. Un blob de la taille d'une main, voire d'une assiette, n'est techniquement qu'une seule cellule. Une cellule géante, sans cloisons internes, dans laquelle le cytoplasme circule librement, et avec lui des millions, parfois des milliards de noyaux.
Chez la plupart des êtres vivants complexes, les cellules sont séparées les unes des autres par des membranes. Chez le blob, il n'y a qu'une seule membrane pour tout le corps. Tout ce qui est à l'intérieur est partagé : les noyaux, les nutriments, les signaux chimiques. C'est une organisation radicalement différente de tout ce qu'on connaît par ailleurs.
Pourquoi l'appelle-t-on "le blob" ?
Le surnom vient du film américain The Blob (1958), dans lequel une créature gélatineuse engloutit tout sur son passage. La ressemblance avec Physarum polycephalum est surtout visuelle : le blob est effectivement jaune vif, gélatineux, et peut s'étendre sur de grandes surfaces en engloutissant sa nourriture.
En France, le terme a été popularisé par la chercheuse Audrey Dussutour du CNRS, qui a fait connaître ses recherches au grand public à partir des années 2010. Depuis, "le blob" est entré dans le langage courant francophone. Dans les autres pays, on parle plutôt de slime mold (en anglais), Schleimpilz (en allemand) ou moho mucilaginoso (en espagnol).
Ce que le blob n'est pas
Avant d'aller plus loin, clarifions quelques idées reçues :
- Ce n'est pas un champignon, même s'il pousse dans les mêmes endroits humides et sombres.
- Ce n'est pas dangereux pour les humains, les animaux domestiques ou les plantes.
- Ce n'est pas un parasite : il ne colonise pas les organismes vivants, il se nourrit de bactéries et de champignons microscopiques dans son environnement.
- Ce n'est pas une moisissure, même s'il ressemble parfois à de la mousse ou à une tache étrange sur un tronc d'arbre.
Tableau comparatif : le blob face aux autres
| Caractéristique | Le blob | Champignon | Animal | Plante |
|---|---|---|---|---|
| Cellules | 1 cellule géante | Pluricellulaire | Pluricellulaire | Pluricellulaire |
| Se déplace ? | Oui | Non | Oui | Non |
| Fait la photosynthèse ? | Non | Non | Non | Oui |
| Mode de nutrition | Phagocytose | Absorption externe | Ingestion | Photosynthèse |
| Cerveau / système nerveux | Non | Non | Oui (souvent) | Non |
| Capable d'apprendre ? | Oui | Non | Oui (souvent) | Non |
| Classement | Amibozoaires | Champignons | Animaux | Plantes |
Pourquoi la science s'y intéresse autant ?
Le blob pose des questions fondamentales sur ce qu'est le vivant. Si un organisme sans cerveau peut apprendre, mémoriser, résoudre des labyrinthes et prendre des décisions optimales, alors nos définitions de "l'intelligence" et de "la mémoire" sont à revoir. C'est précisément ce qui fait du blob un sujet d'étude si précieux.
Des laboratoires en France, au Japon, en Angleterre et aux États-Unis travaillent sur le blob pour des applications qui vont de l'informatique (algorithmes d'optimisation) à la médecine (livraison ciblée de médicaments) en passant par la robotique et l'urbanisme.
Pour aller plus loin
Découvrez l'histoire complète des découvertes sur le blob, et notamment l'expérience de Tokyo qui a changé le regard de la science sur cet organisme.
Protiste ou amibozoaire : où le classe-t-on vraiment
Vous lirez souvent que le blob appartient au règne des Protistes. Ce n'est pas faux, mais c'est daté. Le terme « protiste » a longtemps servi de tiroir commode pour tout ce qui n'était ni animal, ni plante, ni champignon. Les classifications modernes, fondées sur la génétique et non plus sur l'apparence, ont démantelé ce tiroir : il regroupait des organismes sans lien de parenté réel.
La place actuelle du blob est plus précise. Il fait partie des Amoebozoa, un grand groupe qui rassemble les amibes au sens large. À l'intérieur, il appartient aux Myxogastria, les myxomycètes proprement dits. Autrement dit, le parent le plus proche du blob n'est pas un champignon mais une amibe, ce qui colle beaucoup mieux à sa façon de se déplacer et d'avaler sa nourriture. Sa classification complète, du domaine au genre, figure dans sa fiche d'identité.
Cette correction a une conséquence pratique : la parenté avec les champignons, encore répétée par de nombreux sites, est fausse. Nous la détaillons dans blob et champignons, ce qui les sépare. L'autre confusion fréquente, avec une colonie de microbes, est levée dans blob et bactéries.
Cinq capacités sans équivalent connu
Sans cette liste, on ne comprend pas pourquoi tant de laboratoires s'y intéressent.
- Il trouve le plus court chemin. Réparti dans tous les couloirs d'un labyrinthe, avec de la nourriture posée à deux sorties, il abandonne les impasses et ne conserve que le trajet le plus court entre les deux. Le détail du protocole est sur l'expérience du labyrinthe.
- Il apprend et il oublie. Confronté de façon répétée à une substance désagréable mais inoffensive, il cesse progressivement d'y réagir. C'est de l'habituation, la forme d'apprentissage la plus élémentaire du vivant.
- Il transmet ce qu'il a appris. Un blob habitué fusionné à un blob naïf transmet son habituation en quelques heures. Voir la mémoire sans cerveau.
- Il anticipe. Soumis à des chocs de froid réguliers, il ralentit à l'avance au moment où le choc suivant aurait dû arriver, même si on le supprime.
- Il laisse des traces. Il dépose un mucus sur le terrain déjà exploré et l'évite ensuite, ce qui lui tient lieu de mémoire externe.
Combien de temps vit un blob
La question revient sans arrêt, et la réponse est contre-intuitive : dans de bonnes conditions, un plasmode ne meurt pas de vieillesse. Il grandit, il se divise, on peut en découper un morceau qui redeviendra un individu complet. Les souches utilisées dans les laboratoires du monde entier descendent souvent d'un même prélèvement des années 1950, entretenu sans interruption depuis.
Cela n'en fait pas un organisme immortel pour autant. Il meurt de dessiccation brutale, de contamination, de manque de nourriture prolongé ou de température excessive. Simplement, il n'a pas d'horloge biologique qui programme sa fin. Entre les deux, il dispose d'une porte de sortie : se dessécher volontairement en sclérote et attendre des conditions meilleures.
Un schéma à légender
Front de progression, veines, sclérote, sporanges : le schéma du blob à légender se télécharge avec son corrigé (PDF, 2 pages).
Questions fréquentes
Le blob est-il vivant ?
Oui, sans ambiguïté. C'est un organisme eucaryote complet : il se nourrit, il se déplace, il se reproduit, il réagit à son environnement. Sa singularité tient à son organisation en une seule cellule géante, pas à son statut de vivant.
Le blob est-il dangereux pour l'homme ou les animaux ?
Non. Physarum polycephalum ne parasite rien, ne produit pas de toxine connue dangereuse pour l'homme et ne se développe pas sur des tissus vivants. Il se nourrit de bactéries et de spores de champignons. On peut le manipuler à mains nues, un lavage des mains ensuite suffit comme pour n'importe quelle manipulation biologique.
Le blob a-t-il un cerveau ?
Aucun, et pas davantage de neurone ou de système nerveux. Ses comportements complexes émergent d'interactions chimiques et mécaniques locales le long de son réseau de veines, sans centre de commande. C'est l'objet de la page sur l'intelligence distribuée.
Pourquoi l'appelle-t-on blob en français et slime mold en anglais ?
« Blob » vient du film américain The Blob (1958) et a été popularisé en France par la chercheuse Audrey Dussutour à partir des années 2010. L'anglais a gardé « slime mold », un nom du XIXe siècle qui laisse croire à une moisissure, ce qui est inexact.
Peut-on en trouver dans son jardin ?
Oui, surtout sur du bois mort humide en fin d'été. Ce ne sera pas forcément Physarum polycephalum : plusieurs centaines d'espèces de myxomycètes se ressemblent. Voir où trouver un blob en forêt. La masse jaune qui apparaît sur le paillis est le plus souvent la fleur de tan, un cousin sans danger présenté sur la page masse jaune dans le jardin.
Sources
- Nakagaki T., Yamada H., Tóth Á., Maze-solving by an amoeboid organism, Nature 407, 470 (2000).
- Boisseau R. P., Vogel D., Dussutour A., Habituation in non-neural organisms, Proceedings of the Royal Society B 283 (2016).
- Reid C. R. et coll., Slime mold uses an externalized spatial memory to navigate in complex environments, PNAS 109, 17490 (2012).
- Fiche Physarum polycephalum, Wikipédia en français.