La biologie de la cellule géante : comment le blob fonctionne

Le blob est une cellule unique de la taille d'une assiette, parfois d'une table. Comprendre pourquoi c'est possible, et ce que cette structure implique sur le plan biologique, c'est l'une des clés pour comprendre ce qui rend le blob si fascinant.

Une cellule sans limites

La plupart des organismes multicellulaires ont résolu le problème de la taille en divisant leurs corps en milliards de cellules séparées, chacune spécialisée dans une fonction. Le blob a choisi une stratégie radicalement opposée : rester une seule cellule, mais laisser cette cellule grandir sans limite.

Structure cellulaire du blob Physarum polycephalum vue de près
Structure cellulaire du blob Physarum polycephalum vue de près.

Cette structure s'appelle un coenocyte (ou syncytium) : une cellule géante contenant de nombreux noyaux dans un cytoplasme commun, sans cloisons internes. C'est l'une des formes d'organisation cellulaire les plus rares et les plus mystérieuses du vivant.

Les noyaux : des milliards dans un cytoplasme partagé

Chez la plupart des organismes, chaque cellule contient exactement un noyau (ou parfois deux chez certaines cellules spécialisées). Chez le blob, les noyaux se divisent régulièrement mais les cellules ne se séparent jamais. Résultat : un plasmode de taille normale contient des centaines de millions de noyaux, et un grand plasmode peut en contenir plusieurs milliards.

Tous ces noyaux partagent exactement le même cytoplasme. Il n'y a aucune cloison, aucune membrane interne qui les sépare. Quand le cytoplasme circule dans les tubes du réseau, les noyaux "flottent" et se déplacent avec lui.

Une synchronisation remarquable

Malgré le partage d'un même cytoplasme sans coordination centrale, les milliards de noyaux du blob se divisent de façon synchronisée lors des phases de croissance. Cette synchronisation naturelle fait du blob un modèle d'étude privilégié pour comprendre la régulation du cycle cellulaire (le processus qui contrôle quand une cellule se divise). Dès les années 1960, des laboratoires l'ont utilisé pour suivre la division cellulaire sur des milliards de noyaux à la fois, au même stade.

Le réseau veineux : un système circulatoire intégré

Chez les animaux complexes, les nutriments sont distribués dans tout le corps par un système circulatoire séparé (cœur, vaisseaux sanguins). Chez le blob, il n'y a pas de système circulatoire distinct : les mêmes tubes qui forment le corps du blob servent aussi à faire circuler les nutriments.

Ces tubes sont des extensions de la membrane externe du blob. Leur structure est dynamique : ils peuvent s'élargir, se rétracter, se ramifier ou fusionner en quelques minutes selon les besoins. Un tube très sollicité (qui transporte beaucoup de cytoplasme vers une source de nourriture) va s'élargir, augmentant sa conductance et son efficacité. Un tube peu sollicité va se rétracter et "mourir".

Les oscillations : le cœur du blob

Le cytoplasme du blob n'est pas statique. Il oscille en permanence, alternant entre :

  • Phase sol : état plus fluide, le cytoplasme coule facilement
  • Phase gel : état plus visqueux, le cytoplasme résiste à l'écoulement

Ces alternances sont générées par des contractions rythmiques du complexe actomyosine, avec une période d'environ 100 secondes. Les différences de pression créées par ces contractions locales mettent le cytoplasme en mouvement.

Ce qui est remarquable : ces oscillations locales se coordonnent spontanément à l'échelle de tout le plasmode, sans chef d'orchestre. Des oscillations dans différentes parties du réseau se synchronisent progressivement, créant des ondes de pression qui orientent le flux net de cytoplasme vers les zones de croissance active.

Comment le blob peut-il être "si grand" ?

Ce qui limite la taille d'une cellule normale :

  1. Le rapport surface/volume : une grande cellule ne peut pas nourrir son intérieur via la seule diffusion à travers sa surface. Plus une cellule est grande, moins ce rapport est favorable.
  2. La diffusion lente des signaux : les molécules signales mettent trop longtemps à diffuser d'un bout à l'autre d'une très grande cellule.
  3. La mécanique : une cellule trop grande ne peut pas maintenir une forme stable sans squelette rigide.

Le blob a résolu ces trois problèmes :

  1. Il n'a pas besoin d'un bon rapport surface/volume car il phagocyte directement ses aliments à travers toute sa surface en contact avec le substrat.
  2. Il transporte les signaux chimiques activement par les flux de cytoplasme, bien plus rapides que la simple diffusion.
  3. Il n'a pas de forme fixe : il s'étale, se rétracte, change de forme selon les besoins, sans avoir besoin d'un squelette rigide.

La membrane : la seule frontière du blob

La membrane externe du blob (plasmalemme) est la seule séparation entre l'intérieur et l'extérieur. C'est à travers elle que :

  • La phagocytose a lieu (englobement de particules)
  • Les échanges gazeux se font (oxygène, CO2)
  • Les signaux chimiques extérieurs sont détectés (nourriture, répulsifs)
  • L'eau entre et sort (régulation osmotique)

Cette membrane est extrêmement souple et dynamique. Elle peut se déformer en quelques secondes pour entourer une proie (phagocytose) ou pour émettre un pseudopode vers une direction attractive.

Coenocyte, syncytium, plasmode : trois mots pour la même chose ?

Presque, et la nuance vaut la peine d'être posée parce que les trois termes circulent sans distinction.

  • Coenocyte désigne une cellule devenue plurinucléée parce que ses noyaux se sont divisés sans que la cellule, elle, ne se divise. C'est exactement le cas du blob.
  • Syncytium désigne une masse plurinucléée obtenue par fusion de plusieurs cellules distinctes. Nos fibres musculaires en sont un exemple.
  • Plasmode est le nom du stade de vie, pas de la structure : c'est la forme jaune, mobile et vorace du blob, par opposition à la spore, à la myxamibe ou au sclérote.

Le blob est donc un plasmode de nature coenocytique, capable en plus de fusionner avec un congénère compatible, ce qui le rend accessoirement syncytial. Ces définitions et une quarantaine d'autres sont réunies dans le glossaire.

Une division nucléaire synchrone, sans équivalent

Chez presque tous les êtres vivants, les cellules se divisent chacune à son rythme. Chez le blob, tous les noyaux d'un même plasmode entrent en mitose en même temps, en quelques minutes, sur toute l'étendue de l'organisme. Un blob de vingt centimètres synchronise ainsi des millions de divisions sans aucune structure de coordination centrale.

Cette propriété a fait la carrière scientifique de l'espèce bien avant les histoires de labyrinthes. Elle en fait un matériel idéal pour étudier le cycle cellulaire : on obtient d'un coup une population de noyaux tous au même stade, ce qui est presque impossible avec des cellules ordinaires. C'est la raison pour laquelle Physarum polycephalum figure dans les laboratoires depuis les années 1950, longtemps avant de devenir un sujet médiatique.

Pourquoi la taille ne pose pas le problème qu'on croit

Une cellule ordinaire ne peut pas grossir indéfiniment : au-delà d'un certain volume, la diffusion ne suffit plus à distribuer l'oxygène et les nutriments jusqu'au centre. C'est la limite qui a poussé le vivant vers la pluricellularité.

Le blob la contourne par la circulation forcée. Son cytoplasme ne diffuse pas passivement, il est pompé d'un bout à l'autre du réseau par des contractions rythmiques, avec un aller-retour toutes les 100 à 120 secondes environ. Les nutriments sont donc transportés activement, comme dans un système circulatoire, ce qui découple sa taille de la limite de diffusion. La mécanique de ces contractions est détaillée dans comment le blob se déplace.

Questions fréquentes

Un blob de dix centimètres est-il vraiment une seule cellule ?

Oui. Il n'y a aucune cloison interne : une seule membrane entoure l'ensemble, et le cytoplasme circule librement d'un bout à l'autre. Ce qui est multiple à l'intérieur, ce sont les noyaux, pas les cellules.

Combien de noyaux contient un blob ?

Cela dépend de sa taille. Un petit plasmode de quelques centimètres en compte des centaines de milliers ; un grand spécimen étalé sur plusieurs dizaines de centimètres se chiffre en millions, et les plus gros décrits en milliards.

Que se passe-t-il si on coupe un blob en deux ?

Chaque morceau referme sa membrane en quelques minutes et poursuit sa vie comme un individu complet. Remis en contact plus tard, deux fragments issus du même blob refusionnent sans difficulté.

À quoi servent les oscillations du cytoplasme ?

Elles assurent le transport interne, et elles servent aussi de mécanisme de décision : une veine qui reçoit un bon signal chimique se contracte plus fort, s'élargit, capte plus de flux, et finit par s'imposer sur les autres.

Sources

  1. Tero A. et coll., Rules for biologically inspired adaptive network design, Science 327, 439-442 (2010).
  2. Reid C. R. et coll., Slime mold uses an externalized spatial memory to navigate in complex environments, PNAS 109, 17490 (2012).
  3. Fiche Physarum polycephalum, Wikipédia en français.